25 octobre 2022
Par : Audrey-Ann Tully de Cotret

Travailler en 2022 : plus fatiguant que jamais!

Oui, oui, vous avez bien lu! Il faut dire que travailler aujourd’hui veut aussi dire, pour plus du quart des Canadiens en emploi, télétravailler (The Daily, 2022). D’ailleurs, depuis le tournant de l’actuelle décennie, les rencontres virtuelles se comptent par centaines de millions, ce quotidiennement (!!!). Évidemment, les avantages de cette modalité de pratique sont bien connus : elle favorise l’accessibilité des services, leur fréquence, elle permet d’optimiser la collaboration à distance et, de façon générale, l’efficacité des pratiques en vidéoconférence ne serait pas moindre qu’en présentiel. Cependant, plusieurs télétravailleurs se sentent maintenant plus épuisés qu’avant à la fin d’une journée de travail.

Comment explique-t-on cet épuisement? Notamment, deux types de fatigue ont émergé de l’avènement virtuel : la fatigue « zoom », ou la vidéo fatigue, que l’on connait bien, et la fatigue « chat ». La première fait référence à l’expérience de fatigue pendant ou après une vidéoconférence, indépendamment du système de vidéoconférence (VC) spécifique utilisé (Döring et al., 2022). La seconde, moins courante que celle qui la précède, affecte quant à elle les travailleurs qui ont recours aux canaux de communication numériques pour communiquer quotidiennement avec leurs collègues et leurs clients (Teams, par exemple). Voyons maintenant ce qui les distingue et, surtout, les stratégies qui peuvent mitiger leur impact.

Fatigue « zoom » ou vidéo-fatigue

Comment peut-on justifier d’être davantage fatigué après une rencontre virtuelle qu’une rencontre en présentiel? À première vue, cela peut sembler anodin, toutefois plusieurs causes sont à l’origine d’une plus grande fatigue des utilisateurs et peuvent, à terme, compromettre leur bien-être (Bennett et al., 2021). Au cours des interactions en présentiel, rares sont les situations où l’on doit se rappeler d’activer notre voix pour parler, ou que le visage de nos interlocuteurs se fige pendant qu’on s’adresse à eux! Un silence est aussi tout à fait normal dans les conversations en présentiel, alors qu’on peut les interpréter de toutes sortes de façon quand on s’adresse à quelqu’un à travers un écran.

De façon spécifique c’est en partie, car la VC nous oblige à nous concentrer plus attentivement afin de bien assimiler l’information. Pensez-y un instant : qui n’a jamais, en salle de conférence ou en présentation grand groupe, par exemple, demandé discrètement un éclaircissement à un collègue sans nécessairement déranger tout le groupe? En VC, le chuchotement n’est pas vraiment possible, à moins d’utiliser la fonction « chat » (et on y reviendra) ou d’essayer maladroitement d’interférer et demander à l’orateur de répéter. Souvent, la conversation avance rapidement et on perd vite l’opportunité d’intervenir.

De nombreuses distractions

Les distractions issues du domicile sont nombreuses et font en sorte que nos réunions sollicitent encore plus nos capacités attentionnelles qu’en présentiel: qui n’a jamais préparé son déjeuner comme s’il était un Ninja pour ne pas déranger un proche ou un colocataire en réunion, ou essayé d’attraper ses écouteurs en rampant au sol pour éviter d’apparaitre dans un meeting? Le problème est d’autant plus grave lorsque nous décidons que nous pouvons simultanément écouter la réunion, lire un courriel entrant, envoyer un texto à un ami concernant la sortie de samedi soir, répondre à une question via le chat et mimer discrètement (?) un oui ou un non pour répondre à la question chuchotée par son ou sa conjoint(e), ce dans l’espace du même 5 minutes.

De façon plus spécifique à la VC, c’est aussi ce qui retient notre attention qui est épuisant : au moment d’une réunion virtuelle, une des seules façons de montrer que nous sommes attentifs est de regarder (fixer) la caméra, ce à quelques pouces seulement de notre écran. Soyons honnêtes – qui, lorsqu’il échange en présentiel, se tient à quelques décimètres près d’un collègue et le fixe droit dans les yeux pendant une heure? Ce fait de devoir constamment regarder son écran – et plus précisément ce que nous avons l’air à l’écran – est entre autres ce qui nous fatigue le plus. C’est prouvé : la plupart d’entre nous accordent une attention continue à la petite fenêtre dans laquelle on apparait, ce qui nous amène à porter une attention aiguë à chaque détail et expression (et de la façon dont ils pourraient être interprétés). Puisqu’en personne, nous ne nous adressons pas souvent (voire jamais) à notre propre reflet, l’observation imposée et continue de ses propres représentations implique un certain degré d’attention qui n’existe pas en présentiel et qui, en ce sens, sollicite un niveau d’énergie inhabituel.

Il faut aussi dire que la quantité de contacts visuels que nous établissons lors de VC, ainsi que la taille des visages à l’écran, fait perdre de son naturel : dans une réunion présentielle, les participants regardent leur interlocuteur, prennent des notes ou regardent ailleurs. En VC, tout le monde se regarde continuellement. Même si on ne parle pas, on se retrouve quand même à fixer les gens qui nous renvoient le regard, ce qui peut provoquer un stress additionnel pour certains individus.

Voyez-vous où je veux en venir? En personne, nous pouvons utiliser notre vision périphérique pour observer par la fenêtre ou regarder les autres personnes présentes dans la pièce. Lors d’un appel vidéo, comme nous sommes tous physiquement dans des endroits différents, si nos collègues se tournent pour regarder par la fenêtre, nous avons la plupart du temps l’impression qu’ils ne sont pas attentifs. Or, face à cette demande attentionnelle plus importante qui pèse sur notre nouveau quotidien, nous devons trouver des stratégies qui permettent à nos cerveaux de se reposer.

Heureusement, quelques années sont passées depuis le premier confinement et les recherches sur le sujet ont permis de déterminer quelques trucs pour minimiser l’incidence de cette fatigue sur nos capacités d’attention :

1. Évitez de faire plusieurs choses en même temps

Bien que ça ne soit pas très respectueux pour nos interlocuteurs, nous l’avons tous déjà fait; il est trop facile de penser qu’on peut profiter d’une présentation pour en faire plus en même temps. Cependant, les recherches (et mon expérience personnelle!) montrent en fait que d’essayer de faire plusieurs choses à la fois réduit significativement notre efficacité et donc, notre performance. Puisque, pour différentes tâches, se sont des parties différentes de notre cerveau qui sont sollicitées, passer d’une tâche à l’autre peut nous faire perdre jusqu’à 40 % de notre capacité cognitive (Harvard Business Review, 2020). D’autant plus que, quand on n’est pas réellement attentif, on passe à côté de détails importants (verbaux ou non-verbaux).

La prochaine fois que vous participez à une réunion virtuelle, je vous recommande de fermer tous les onglets ou programmes qui seraient sujets à vous distraire, de ranger votre téléphone et d’être attentif – croyez-moi, ce n’est pas aussi facile que ça en a l’air! Nous savons que c’est tentant, mais essayez de vous rappeler que le message que vous venez de recevoir peut attendre 15 minutes, et que votre réponse risque d’être plus réfléchie, moins précipitée et donc plus bénéfique pour son destinataire si vous attendez de terminer votre appel avant d’y répondre.

2. Offrez-vous des pauses

Évidemment, il est recommandé de prendre plusieurs petites pauses et s’éloigner de notre écran lorsqu’on travaille à distance. Pour les jours où vous ne pouvez pas éviter les réunions consécutives, essayez d’opter pour des réunions de 25 ou 50 minutes (au lieu de la demi-heure et de l’heure habituelles). Ces quelques minutes que vous épargnerez vous permettront de prendre une petite pause d’écran (cellulaire compris!) et vous dégourdir les jambes.

3. Créez-vous des occasions pour bouger

En présentiel, on doit se déplacer physiquement d’une rencontre à une autre. Cependant, à distance, on passe d’une rencontre à une autre sans même avoir à se lever. Il faut donc profiter de chaque moment « libre » pour se lever et marcher un peu.

4. Limitez vos distractions à l’écran

Lorsque l’on parle en VC, on a tendance à passer plus de temps à se regarder soi-même que les autres, ou du moins à être plus conscient de ce que les gens observent en nous regardant – en résulte une pression de devoir mieux performer dans nos communications. Un truc simple qui permet de restreindre l’attention qu’on accorde à sa propre communication est d’utiliser l’option qui permet de se « cacher ».

Mais les distractions ne s’arrêtent pas là. En virtuel, et sans nécessairement s’en rendre compte, on se concentre non seulement sur le visage de nos interlocuteurs, mais aussi sur leur arrière-plan : on va observer leur décor, leurs cadres, leurs diplômes, leurs plantes, leurs meubles, leurs livres… autant que quand on est en communication avec cinq personnes, on a l’impression d’être dans cinq pièces différentes à la fois. Le cerveau doit donc traiter tous ces éléments visuels en même temps; une charge attentionnelle qui dépasse largement celle du présentiel.

Pour lutter contre la fatigue cognitive que causent ces distractions, encouragez les participants à utiliser des arrière-plans simples (souvent, proposés par les plateformes de VC). Du moins, essayez de le faire vous-même pour favoriser l’attention de vos interlocuteurs sur ce que vous dites, plutôt que sur ce qui vous entoure.

5. Rappelez-vous que certaines conversations peuvent se tenir par courriel ou au téléphone

Avant la pandémie, il était fréquent de s’entretenir par téléphone. Étrangement, cette habitude est devenue de moins en moins populaire, laissant place aux VC comme solution « par défaut » pour la majorité de nos communications.

Rappelez-vous que vous pouvez prioriser les appels téléphoniques et parfois éviter une rencontre par vidéo de plus! Pour des appels qui s’annoncent brefs, avec des partenaires externes que vous connaissez plus ou moins, ne vous sentez pas « obligés » d’opter pour la vidéo; sentez-vous bien à l’aise de resolliciter votre vieil ami le téléphone!

La fatigue « chat/clavardage »

On est tous coupable : arrêter systématiquement ce que l’on fait pour consulter/répondre à un chat entrant, en pensant que ça ne sera pas trop long (c’est du moins l’objectif de la messagerie instantanée!). En effet, depuis l’avènement virtuel, les clavardages remplacent en quelques sortes les interactions informelles que l’on avait en présentiel. Cependant, ils sont en réalité une forme importante de distractions qui s’ajoutent à la charge cognitive accentuée par la télépratique. Voici quelques astuces simples à adopter pour vous permettre de vous concentrer en dépit de ces distractions :

  • Utilisez les statuts (et espérez que vos collègues les respectent!) : vous êtes occupé? Optez pour « ne pas déranger ». Vous ne voulez pas vous faire interrompre en présentation? Spécifiez-le : « en présentation ».
  • Ne vous gênez pas pour désactiver les notifications : surtout pour les groupes de discussion qui ont tendance à partager plus de « memes/GIFS » que de demandes sérieuses. Libre à vous de les réactiver ou non à la fin de la journée!
  • Déterminez des moments « clavardage » : Sentez-vous à l’aise de fermer l’application et y revenir lorsque vous ne serez plus en mode « focus ». Évidemment, avisez vos collègues à l’avance et assurez-vous qu’ils puissent vous joindre en cas d’urgence.

Ce qu’il faut retenir, c’est que le travail virtuel est vecteur d’une charge cognitive qui est supérieure à celle du présentiel. Il importe donc de se pourvoir de méthodes ou de stratégies pour minimiser les distractions issues de nos nouveaux modes de communication.

Finalement, ces petits gestes sont relativement simples mais peuvent significativement soutenir nos capacités attentionnelles tout en minimisant les impacts de la fatigue causée par cette modalité virtuelle du travail.

Ce que j’ose espérer? Que vous n’avez pas consulté cet article tout en étant en vidéoconférence – ou au volant d’une voiture!!! Mais ça, c’est un tout autre combat!

 
Audrey-Ann Tully de Cotret, M.Sc.

Consultante en psychologie organisationnelle chez EPSI et Étudiante au doctorat, Organisations et RH

Références

Benett, A., Campion, E.D., Keeler, K. R., & Keener, S.K. (2021). Videoconference Fatigue? Exploring Changes in Fatigue After Videoconference Meetings During COVID-19. Journal of Applied Psychology, 10(3), 330-344.

Doring, N., De Moor, K., Fiedler, M., Schoenenberg, K., & Raake, A. (2022). Videoconference Fatigue: A Conceptual Analysis. International Journal of Environmental Research and Public Health, 19, 1-20.

Harvard Business Review. (2020). How to Combat Zoom Fatigue. Consulté le 19 octobre depuis : https://hbr.org/2020/04/how-to-combat-zoom-fatigue

Montag, C., Rozgonjuk, D., Riedl, R. & Sindermann, C. (2022). On the associations between videoconference fatigue, burnout and depression including personality associations. Journal of affective disorders reports, 10, 1-5.

Standford News. (2021). Stanford researchers identify four causes for ‘Zoom fatigue’ and their simple fixes. Consulté le 20 octobre 2022 depuis: https://news.stanford.edu/2021/02/23/four-causes-zoom-fatigue-solutions/  

The Daily. (2022). Labour Force Survey – August 2022. Consulté le 20 octobre 2022  depuis : https://www150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/220909/dq220909a-eng.html