6 juin 2012

Le présentéisme : être ou ne pas être au travail

De nos jours, l’absentéisme représente l’un des indicateurs de santé les plus utilisés dans les organisations (Johns, 2010; Ybema et al., 2010). À vrai dire, plusieurs politiques et programmes ont été mis sur pieds dans le but de diminuer le plus possible les taux d’absentéisme dans les entreprises. Parallèlement, depuis quelques années, un autre phénomène semblant affecter la santé organisationnelle et la productivité des travailleurs commence à prendre de plus en plus d’ampleur dans le domaine scientifique et organisationnel, à savoir : le présentéisme.
Le présent article présentera les informations recueillies lors d’une recension de la documentation scientifique portant sur le sujet. Plus spécifiquement, nous présenterons la définition du présentéisme, la fréquence et l’ampleur du comportement, les impacts individuels et organisationnels ainsi que les coûts du présentéisme. Un article ultérieur portera sur les divers déterminants individuels et organisationnels du présentéisme, sur les modèles théoriques du présentéisme et de l’absentéisme ainsi que sur des pistes de solutions afin de mieux gérer ce comportement en entreprise.
Définition du présentéisme
Le présentéisme se défini comme étant « le comportement du travailleur qui, malgré des problèmes de santé physique et/ou psychologique nécessitant de s’absenter, persiste à se présenter au travail » (Gosselin et Lauzier, 2011, p. 17). D’autre part, afin de bien circonscrire la définition du présentéisme, il convient également d’en préciser ce qui ne représente pas du présentéisme. À cet effet, il convient ici de préciser que le présentéisme ne constitue pas un problème de motivation, de paresse ouvrière ou de déviance professionnelle (Hemp, 2004; Goselin et Lauzier, 2011).  Contrairement à ce que l’on peut penser, il ne s’agit pas d’employés qui se présentent au travail pour s’occuper de leurs affaires personnelles (e.g. payer leurs factures, magasiner sur Internet) ou qui allongent plusieurs pauses au lieu de travailler. Bien que ces comportements aient également une incidence sur la productivité des employés, les pertes de productivité liées au présentéisme sont plutôt dues aux problèmes de santé (physique/psychologique) en tant que tel (e.g. problèmes d’attention, fatigue, difficultés motrices, anxiété).
Ampleur et fréquence du présentéisme
En termes de prévalence, le présentéisme semble être un comportement beaucoup plus fréquent que l’absentéisme. En effet, une étude de Biron, Brun, Ivers et Cooper (2006) rapporte que les travailleurs se présentent au travail une fois sur deux alors qu’ils sont malades. De plus, cette étude démontre que les employés se présentent plus souvent au travail (3,9 jours/année) qu’ils ne s’absentent (2,9 jours/année) en moyenne lorsqu’ils sont malades.
Puisque le présentéisme implique le fait d’être atteint d’un problème de santé physique et/ou  psychologique, il est intéressant de constater que certains problèmes de santé semblent être plus prédominants dans cette problématique. Tout d’abord, les personnes souffrant de symptômes dépressifs feraient deux fois plus de présentéisme que les autres employés (Sanderson et al., 2007). Cette information est d’autant plus saisissante si l’on considère qu’aux États-Unis, on estime qu’environ 60% des gens risque de souffrir d’un trouble de dépression majeure au cours de leur vie (Kessler et al., 2003). Dans une recherche de Collins et al. (2005), 65% des répondants affirmaient avoir ou avoir présenté une ou plusieurs conditions chroniques (Collins et al., 2005). Les conditions les plus communes sont, dans cette étude, les allergies (37,1%), l’arthrite (21,8%) et maux de dos et de cou (16,3%). Une autre étude rapporte que les cinq problèmes de santé les plus souvent rapportés, en lien avec le présentéisme, sont : la migraine (20,50%), la dépression (15,30%), le diabète (11,40%), l’asthme (11,00%) ainsi que l’arthrite (11,20%) (Goetzel et al., 2004).
Impacts individuels et organisationnels du présentéisme
D’une part, le présentéisme semble avoir d’importantes répercussions sur la productivité des travailleurs. À ce sujet, une étude a permis de calculer les taux d’improductivité relative découlant de divers problèmes de santé : migraine (21,00%), dépression (16,00%), diabète (2,60%), asthme (2,60%) et arthrite (2,60%) (Goetzel et al., 2004). Pour toutes les conditions chroniques étudiées, le coût associé au présentéisme était plus élevé que les coûts de l’absentéisme et des traitements médicaux additionnés (Collins et al., 2005). En fait, on rapporte que le présentéisme pourrait générer des pertes de productivité encore plus importantes que l’absentéisme dans les organisations (Collins et al., 2005). À titre d’exemple, dans une recherche de Stewart et al. (2003), les pertes de productivités liées au présentéisme étaient de 72% alors qu’elles étaient de 28% pour l’absentéisme.
Plusieurs chercheurs notent également que les troubles dépressifs constituent la condition ayant le plus d’impact sur la productivité des individus (Kessler et al., 2008; Lowe, 2002; Martinez et Ferreira, 2011).  En termes de pertes de productivité, Lowe (2002) indique que les personnes déprimées perdent en moyenne 1,8 heures de temps productif par jour.
Outre la perte de productivité associée au présentéisme, le présentéisme peut avoir des répercussions au niveau individuel. Tout d’abord, les comportements de présentéisme pourraient aggraver des problèmes de santé ou même retarder la convalescence (Johns, 2010).  Selon une étude longitudinale récente, des mesures de santé générales prises à deux reprises permettent de penser que le comportement de présentéisme a des effets néfastes sur l’état de santé future (Bergstrom et al., 2009), notamment en raison d’une accumulation de stress (McEwen, 1998). Au niveau de la santé, par exemple, une étude de Kivimaki et al. (2005) note que les employés qui font plus de présentéisme ont plus de chance d’avoir plus de problèmes coronariens dans le futur. De plus, d’autres études montrent que les employés affichant un taux plus bas de présentéisme sont généralement en meilleure santé dans le futur (Gustafsson et Marklund, 2011).
Finalement, certains auteurs croient que les comportements de présentéisme pourraient avoir un impact sur l’absentéisme futur à long terme  (Bergstrom et al., 2009; Johns, 2010). Donc, plus les individus adoptent de comportements de présentéisme, plus grande serait la probabilité qu’ils s’absentent du travail  (Aronsson et al., 2000 ; Ashby et Mahdon, 2010 ; Biron et al., 2006 ; Caverley et al., 2007 ; Gosselin et al., 2011 ; MacGregor et al., 2008). Pour expliquer l’existence d’un tel lien, on estime que les individus ne substituent pas le présentéisme pour l’absentéisme, mais que ce sont plutôt des phénomènes complémentaires (Gosselin et al., 2011).
Plusieurs chercheurs ont tenté d’estimer les coûts liés au présentéisme dans les organisations. À cet effet, Goetzel et al. (2004) estime que le présentéisme coûte 255$ par année par employé pour une organisation. D’autres notent plutôt que le présentéisme pourrait représenter jusqu’à 150 milliards de dollars par année aux Etats-Unis (Hemp, 2004).
En somme, bien que l’absentéisme soit de nos jours l’un des indicateurs de santé organisationnelle les plus utilisés (Johns, 2009), il importe de constater que le présentéisme nécessiterait davantage de considération dans les organisations compte tenu des coûts qu’il peut engendrer et des effets qu’il peut avoir sur la santé et la productivité des travailleurs. N’hésitez pas à revisiter le blog d’EPSI pour un prochain article portant sur les facteurs individuels et organisationnels liés au présentéisme ainsi que sur des pistes de solutions afin de gérer celui-ci dans les organisations.
Stéphanie Mélançon, M. Ps.(cdt)
 
RÉFÉRENCES
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